Mariages, baptêmes, fêtes religieuses, soirées de Ramadan : au Maroc, les grandes occasions se vivent en caftan. Derrière chaque pièce travaillent des tisserands, des tailleurs, des brodeuses, des passementiers et des faiseurs de boutons. Depuis décembre 2025, ce savoir-faire figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Ce guide présente le caftan, la takchita et la djellaba, les broderies des grandes villes et les détails qui distinguent une belle pièce.
Origines et histoire
Le caftan est une longue tunique ouverte sur le devant, fermée par des boutons, portée lors des grands événements sociaux et religieux[1]. Son histoire au Maroc fait l’objet de deux lectures, qu’il faut présenter ensemble.
La fiche d’inventaire du patrimoine immatériel, rédigée pour le dossier national, fait remonter le caftan marocain à l’époque almohade (milieu du XIIe au début du XIIIe siècle). Ses traits distinctifs s’affirmeraient sous les Mérinides, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle[2]. Au début du XVIe siècle, Léon l’Africain décrit à Fès un vêtement long, ouvert sur le devant et porté par les hommes comme par les femmes. Marmol Carvajal mentionne de son côté le brocart, la soie et le velours des notables, ainsi que leurs tresses et leurs boutons dorés[2].
La notice du Musée Sans Frontières consacrée à un caftan du Musée des Oudayas propose une autre chronologie. Le mot, d’origine persane, aurait été adopté par les Ottomans, puis introduit au Maroc par le sultan saadien ʿAbd al-Malik (règne 1576-1578). D’abord porté par les dignitaires et les femmes du palais, le caftan se serait diffusé dans les classes moyennes à partir de la fin du XVIIe siècle, selon les récits de voyageurs européens[5]. La notice emploie le conditionnel, et les deux récits ne sont pas incompatibles : l’un porte sur le vêtement, l’autre sur le mot et sur une mode de cour.
Ce costume citadin de luxe a évolué au fil du temps sans perdre sa passementerie, ses œillets, ses boutons et sa broderie[2]. Le dossier marocain présente le caftan comme le fruit de savoir-faire issus des cultures arabe, amazighe et juive[2][16]. Aujourd’hui, une nouvelle génération de stylistes le réinvente tout en rendant hommage aux artisans[2].
Matières premières
- Les étoffes. Le caftan est confectionné en soie, velours, satin ou brocart[2]. Les tisserands, qui produisent brocart, velours et soie, font partie de la chaîne de fabrication reconnue par l’UNESCO[1]. Fès possède des ateliers de brocart, d’où sortent les caftans khrib et bahja à motifs fleuris[2].
- Les fils. Fils de soie, fils d’or et d’argent, soutaches, galons, perles, paillettes et cordons torsadés (qitan) servent à l’ornementation[2].
- Le sabra. Au Maroc, ce mot désigne des fils brillants employés dans la passementerie, les vêtements traditionnels et certains tissages[10]. On le vend souvent comme « soie de cactus » ou « soie végétale », mais une enquête de la coopérative Anou a montré que les fils commercialisés sous ce nom étaient en rayonne (viscose) importée[9]. À Sefrou, un fil vendu sous ce nom a aussi été identifié comme de la viscose servant à faire les boutons de caftans et de djellabas[10].
- Les laines. Pour le burnous ou le selham, la cape à capuche de la tenue masculine, on utilise des lainages comme la habba de Ouazzane[2]. Les djellabas d’hiver sont souvent taillées dans une épaisse laine tissée à la main[11].
Techniques et étapes de fabrication
Le maître couturier coordonne une chaîne d’artisans spécialisés. L’inventaire national décrit les étapes suivantes[2] :
- La coupe traditionnelle (fsala), qui donne au vêtement sa forme ample, longue et ouverte sur le devant[2].
- La broderie (tarz) à la main, en soie ou en fils d’or et d’argent. Pour le velours, l’artisan tend l’étoffe sur un outil appelé tbla[2].
- Les ornements en relief, ou zouaq lmâallam, réalisés en fils torsadés de soie, d’argent ou d’or[2].
- La passementerie : sfifa, âmara, tersane et berchmane[2].
- Les boutons et les œillets (âqda et aïn), confectionnés puis cousus un à un à la main[2].
- La doublure (tabtine) et l’assemblage final[2].
- La ceinture (mdamma) : un tissu brodé à la main, fixé sur une armature de carton ou de toile. Elle peut aussi être en or ou en argent, façonnée par des bijoutiers[2].
Ces savoirs se transmettent en famille et du maître (m’allam) à l’apprenti, dans les ateliers. On les enseigne aussi dans les centres de formation publics et les écoles de mode[1][2]. La broderie de Fès reste en grande partie un art de femmes, transmis de mère en fille ou appris dans des ateliers spécialisés[8].
Takchita, djellaba et pièces associées
La takchita dite mansouria, qui renvoie au sultan saadien al-Mansour Dahbi, compte au moins deux pièces : la tahtiya et la fouqia, ou dfina[2]. La djellaba est une robe longue et droite munie d’une capuche pointue, le qob, qui protège du froid ou du soleil. Les modèles féminins sont souvent plus ajustés et brodés[11]. Ses boutons et sa sfifa relèvent des mêmes savoir-faire que ceux du caftan[2]. Aujourd’hui, la djellaba féminine brodée et la djellaba beldia, plus légère, sont très demandées pendant le Ramadan[12].
Les grands centres et styles régionaux
| Région/ville | Spécificité |
|---|---|
| Fès | Caftan ntaâ en velours de soie brodé d’or, à motifs floraux et de paon ; broderie tarz al-ghorza ou « fassi » au point compté, à la composition florale très géométrisée[2]. |
| Rabat | Caftan ancien en velours grenat brodé et galonné d’or ; broderie rbati moderne aux tiges et pétales[2]. |
| Salé | Galon tissé d’or et broderie en fins cordonnets d’or dessinant le motif debbana[2]. |
| Tétouan | Tissu richement broché et ornement en forme de poignard (khanjar) sur le plastron ; broderie taâjira multicolore dans la version moderne[2]. |
| Oujda | Velours de soie brodé de soutaches, galons et fils d’or, avec deux motifs ovoïdes[2]. |
| Marrakech | Velours de haute qualité, souvent brodé dans le bas de la tenue[2]. |
| Azemmour | Broderie à motifs zoomorphes (dragons, lions)[2]. |
| Souss | Caftan amazigh asmlal en rouge, vert, jaune et bleu, bordé de passementerie tasfift et fermé par des boutons de soie tibskarin[2]. |
En 2023, l’Institut du monde arabe a consacré l’exposition « Tarz » à la broderie marocaine. Elle présentait aussi Chefchaouen, Meknès, le Tafilalt et l’Anti-Atlas parmi les foyers de cet art[7].
Reconnaître une pièce authentique
- Des finitions faites main. Sur une pièce traditionnelle, boutons et œillets sont cousus un à un à la main, et la sfifa court le long des ouvertures[2]. L’inventaire note que des méthodes plus rapides remplacent peu à peu les gestes anciens pour suivre la demande[2].
- Une broderie cohérente avec le style annoncé. Le point compté géométrique ne correspond pas au rbati floral, et le taâjira multicolore évoque Tétouan[2].
- Un prix qui reflète le travail. Une djellaba brodée à la main coûte nettement plus cher qu’un modèle courant[13]. Le prix d’un caftan dépend surtout du tissu et de la richesse de la broderie[12].
- Le « sabra » avec prudence. Ce nom ne garantit pas une fibre végétale. Les fils testés se sont révélés être de la rayonne[9][10].
Entretien
Les sources consultées ne donnent pas de protocole d’entretien. Voici des précautions d’usage courant pour les textiles brodés et ornés :
- Confier les caftans en velours, brocart ou fils métalliques à un nettoyage professionnel plutôt que de les laver en machine.
- Les suspendre sur un cintre large, dans une housse respirante, à l’abri de la lumière directe.
- Ne pas repasser directement sur les broderies, les perles ou les paillettes. Si besoin, repasser sur l’envers, à travers un linge.
- Vérifier régulièrement la tenue des boutons et de la sfifa, et les faire recoudre par un artisan.
Lexique
- Fsala : coupe traditionnelle du caftan[2].
- Tarz : broderie[2].
- Sfifa : passementerie bordant le vêtement ; en amazigh du Souss, tasfift[2].
- Âqda et aïn : bouton et œillet en rangée[2].
- Zouaq lmâallam : ornements en relief en fils torsadés[2].
- Tahtiya / fouqia (dfina) : pièce de dessous et pièce de dessus de la takchita[2].
- Mdamma : ceinture traditionnelle du caftan[2].
- Tekhmal : cordon servant à retrousser les manches[2].
- Cherbil : babouche féminine brodée ; balgha : babouche masculine[2].
- Neggafa : femme qui accompagne la mariée et connaît les règles du port du caftan[2].
- Qob : capuche de la djellaba[11].
- Seroual qandrissi : pantalon ample resserré aux chevilles, porté sous le caftan[2].
Babouches brodées
La tenue de fête se complète par des babouches : le cherbil brodé pour les femmes, la balgha ziwaniya pour les hommes. L’inventaire les attribue aux artisans de Fès et de Marrakech[2]. Salé est aussi présentée comme un lieu important de leur confection[14].
Pour aller plus loin
- Le Musée national de la parure (Oudayas, Rabat) a présenté en 2024 l’exposition « Aux fils du caftan marocain ». Une trentaine de caftans et d’accessoires du XIXe siècle à nos jours y illustraient les cinq écoles de production[6].
- Le Musée des Oudayas, créé en 1915, est l’un des plus anciens musées publics du pays avec le Musée Batha de Fès. Il conserve des vêtements et accessoires de cérémonie citadins[17].
- À lire : Le caftan marocain, ouvrage collectif de Z. Diouri, A. El Idrissi, F. Z. Khlifi et S. Ait M’barek, Fondation nationale des musées, 2025[5].
- Le dossier UNESCO : la fiche de l’élément réunit le formulaire de candidature, les vidéos et les consentements des communautés[1].
- Exposition passée : « Tarz. Broder au Maroc, hier et aujourd’hui », à l’Institut du monde arabe à Paris, jusqu’au 16 juillet 2023, avec des broderies de l’ancienne collection Prosper Ricard[7].
Sources
- Le Caftan marocain : art, traditions et savoir-faire — UNESCO, Patrimoine culturel immatériel, dossier n° 02077, inscription 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
- Fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel : Le caftan marocain, art, traditions et savoir-faire — Ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, fiche rédigée le 23 février 2023, mise à jour le 27 février 2025 (document publié par Médias24) (consulté le 6 octobre 2026)
- Moroccan Caftan Inscribed on UNESCO Intangible Cultural Heritage List — Maroc.ma (MAP), 10 décembre 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
- UNESCO : des ajouts au patrimoine immatériel de l’humanité — Nations Unies, 14 décembre 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
- Kaftan (Musée des Oudayas, Rabat) — Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art (consulté le 6 octobre 2026)
- L’exposition « Aux fils du caftan marocain », un voyage dans l’histoire du riche patrimoine national — Le Matin, 9 février 2024 (consulté le 6 octobre 2026)
- Voyage au cœur de l’art de la broderie marocaine — Aujourd’hui le Maroc, 4 avril 2023 (consulté le 6 octobre 2026)
- Broderie de Fès — Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès (consulté le 6 octobre 2026)
- The Truth About Moroccan Sabra — Anou (coopérative d’artisans), 5 mars 2018 (consulté le 6 octobre 2026)
- Sabra (tissu) — Wikipédia, source secondaire (consulté le 6 octobre 2026)
- Woollen djellaba (robe) from Morocco — Powerhouse Collection, Sydney (consulté le 6 octobre 2026)
- Ramadan : le vêtement traditionnel, héritage culturel et dynamisme économique — Le360 (revue de presse d’Assabah) (consulté le 6 octobre 2026)
- À Tanger, la jellaba éclipse la gandoura pour l’Aïd El-Fitr — Le360 (consulté le 6 octobre 2026)
- Oulja : des mains et un métier d’artisan — Le Matin, 2002 (consulté le 6 octobre 2026)
- Bulletin 2024 – Exportations de l’artisanat — Ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire, 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
- Le caftan marocain inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco — Jeune Afrique (avec AFP), 11 décembre 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
- Oudayas Museum — Museum With No Frontiers (consulté le 6 octobre 2026)
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