Jarres montées à la main dans le Rif, plats verts de Tamegroute, faïences de Fès et de Safi, zellige taillé au marteau : la terre cuite marocaine recouvre des métiers très différents, du travail domestique féminin aux ateliers urbains où chaque étape a son artisan. Ce guide présente leur histoire, leurs techniques, leurs centres et des repères pour acheter et entretenir une pièce.
Histoire et origines
La poterie modelée du Rif est rattachée par l’association Mejmar, qui travaille avec les potières de la région, aux poteries de l’âge du bronze du pourtour méditerranéen ; l’invention du tour n’aurait pas modifié leur façon de travailler[9]. Mejmar cite l’archéologue Rahma El Haraïki (INSAP), pour qui ces villages forment « un conservatoire des techniques »[10].
À Safi, la Fondation nationale des musées (FNM) rappelle que des quantités importantes de céramique archéologique ont été découvertes en 1994 sur le site de Lalla Hniya Hamriya. Elles montrent que la ville produisait de la céramique au moins depuis l’époque almoravide (XIe siècle). L’activité a été interrompue pendant l’occupation portugaise (1508-1541), puis un document de 1821 atteste que Safi était redevenue un centre de production[1]. En 1875, le potier fassi Mohammed Langassi y installe un premier atelier de faïence[3]. Le tournant suivant vient de Boujemâa Lamali, céramiste formé notamment à la Manufacture de Sèvres et installé à Safi en 1919[5]. La FNM indique qu’il y fonde en 1920 la première école de céramique du Maroc, qui fera de Safi « la nouvelle capitale de la céramique nationale »[1].
L’histoire du zellige est plus disputée. Les premières décorations architecturales en céramique apparaissent entre le VIIIe et le Xe siècle dans l’Occident musulman, et le zellige dans sa forme typique se diffuse aux XIIIe et XIVe siècles. Au Maroc, il se serait d’abord limité au blanc et au brun avant de s’épanouir au XIVe siècle sous les Mérinides, avec l’arrivée du vert et du jaune ; Fès et Meknès restent depuis les centres de cet art[13]. La médina de Fès, inscrite au patrimoine mondial en 1981, a connu sa période faste sous cette même dynastie, selon l’UNESCO[17].
Matières et techniques
La terre
Dans le Rif, les femmes extraient l’argile dans le douar ou à proximité, la battent, la tamisent puis la malaxent avec de l’eau et de la chamotte (cendre ou débris de poterie)[10]. À Tamegroute, le maître artisan Abdelkrim Aït Dani décrit une argile extraite près de l’oued, jusqu’à cinq mètres de profondeur, puis filtrée et mélangée à l’eau en trois étapes[7]. L’argile de Safi est décrite comme très calcaire et riche en oxyde de fer[3]. Pour le zellige de Fès, les artisans interrogés par Le360 insistent sur l’argile des carrières de Benjellik, à l’est de la ville[14][16].
Le façonnage
Deux gestes s’opposent. Les potières rifaines montent leurs pièces au colombin (boudins de terre superposés), sans tour : un fond de poterie ou une planche sert de support. Base, panse, col, anses et lèvres sont assemblés en plusieurs temps, entrecoupés de séchages à l’air libre, puis lissés au galet[10]. À Tamegroute, à Fès et à Safi, la terre est travaillée au tour[7][6][3].
Émaux et décors
- Tamegroute : le vert foncé vient d’un émaillage à base de matériaux locaux, dont le manganèse, l’oxyde de cuivre, la silice et la farine d’orge, selon les maîtres potiers cités par la MAP[7].
- Fès : les pièces reçoivent un émail blanc, puis des motifs peints à la main avec des oxydes métalliques, surtout le cobalt pour le bleu[6].
- Rif : la pièce peut recevoir ou non un engobe (couche d’argile liquide), puis un décor aux oxydes de fer et de manganèse[9][10].
- Zellige : le blanc de fond associe la calcine (khfîf, oxydes d’étain et de plomb) et du sable siliceux ; le bleu vient du smalt (cobalt), le brun du fer ou du manganèse, le vert de l’oxyde de cuivre[13].
La cuisson
Les potières jbala de l’intérieur du Rif cuisent dans une fosse creusée dans le sol : les pièces sont empilées en dôme, couvertes de tessons, de bidons ou de bouses séchées qui servent aussi de combustible ; la cuisson dure une douzaine d’heures, sans dépasser 900 °C. Sur la côte, Beni Saïd et Beni Ouriaghel cuisent dans un four en terre proche du four à pain[10]. À Tamegroute, les fours sont chauffés avec des palmes et du petit bois sec[8]. À Safi, le bois provient surtout du genêt, et les ateliers combinent fours traditionnels et fours à gaz[3].
Le zellige, de la carrière au mur
Selon l’artisan fassi Abdelatif Hissouf, l’argile est mise à tremper dans des bassins pendant 24 heures, reposée une nuit, puis moulée en carrés d’une dizaine de centimètres sur un lit de cendre. Le séchage dure un jour en été, jusqu’à trois en hiver. Les carreaux passent une première fois au four, sont émaillés, puis recuits pour fixer la couleur[14]. Vient la taille : le kassar découpe les tesselles avec un marteau tranchant appelé menqach, puis l’étape du khallaç chanfreine leurs arêtes[13]. Au stade de la terre crue, un artisan expérimenté découpe jusqu’à mille pièces par jour à l’aide d’un gabarit[14].
La pose se fait à l’envers. Depuis le milieu du XXe siècle et l’innovation attribuée au maâlem Alaoui, les tesselles sont disposées face contre le sol, sur un tracé, sur une couche de savon noir, avant d’être aspergées de stuc mêlé d’eau puis recouvertes d’une épaisse couche de mortier : on pose ainsi des panneaux entiers plutôt que des pièces isolées[13]. Le maâlem reproduit de mémoire des « centaines de motifs géométriques »[14]. Selon les reportages, la fabrication complète compte plus de quatorze[15] ou plus de seize étapes[14].
Centres et régions
- Safi : la poterie y emploie près de 2 000 personnes de façon permanente, réparties entre la Colline des potiers, la vallée de Chaâba, le village de Sidi Abderrahmane et la commune de Saâdla[3]. La Colline des potiers est classée monument historique depuis 1920[4].
- Fès : la céramique bleue y est caractérisée par le bleu de cobalt sur fond blanc[6]. Pour le zellige, les ateliers se trouvent notamment à Aïn Nokbi et dans le complexe d’Al-Qaâda, derrière le mont Zalagh, près de la carrière d’argile[16][14].
- Meknès et Tétouan : Meknès reste avec Fès un centre historique du zellige mérinide. Tétouan a développé au XVIe siècle sa propre école, aux tons vert turquoise, bleu pâle, jaune, brun et blanc[13].
- Tamegroute : ce bourg de la vallée du Drâa proche de Zagora, produit plats à tajine, assiettes, bols et carreaux verts[8]. Ses ateliers proposent aujourd’hui plus de 180 produits[7].
- Le Rif : potières des Beni Saïd, M’tioua, Sless, Tsoul, Beni Meraz ou Beni Ammar, entre autres[10].
Formes, motifs et usages
La céramique de Fès associe des motifs floraux (palmes, rinceaux de vigne, amandes), géométriques (étoiles à plusieurs pointes et polygones autour d’un médaillon central) et épigraphiques en coufique stylisé[6]. Dans le zellige, les entrelacs se déploient à partir d’une étoile centrale (testîr), tandis que les formes végétales (tourik) remplissent les vides ou composent les frises[13].
Dans le Rif, la forme répond d’abord à l’usage : jarres à large col pour les céréales et les olives, jarres à col étroit pour l’eau et l’huile, barattes oblongues chez les M’tioua, les Sless et les Tsoul, rondes et munies d’anses chez les Beni Meraz et les Beni Ammar. Chaque pièce porte la marque de la tribu de la potière[10].
Reconnaître une pièce authentique et acheter de façon responsable
- Zellige taillé main : la découpe au marteau laisse un fin liseré de terre cuite nue sur le pourtour des tesselles[13]. Les artisans fassis s’inquiètent de la mécanisation de plusieurs étapes : demandez si la taille a été faite au menqach[15].
- Marques officielles : le secrétariat d’État chargé de l’Artisanat a déposé auprès de l’OMPIC une marque collective de certification « Zellige de Tétouan » et des marques simples « Zellige Marocain » en arabe, français et tamazight[18].
- Poterie rifaine : montée sans tour, chaque pièce est unique. Les traces noires de cuisson (« coups de feu ») et les petites « perles » de calcaire font partie de la pièce et ne sont pas des défauts[11].
- Tamegroute : la couleur va du vert profond au brun-ocre[7].
- Acheter au plus près : selon Mejmar, des débouchés réguliers ont incité de jeunes potières à apprendre le métier[10]. Pour un usage culinaire, demandez au vendeur si la pièce est conçue pour la cuisson ou pour la décoration.
Entretien
Les conseils de Mejmar concernent la poterie rifaine non émaillée[11] :
- pas de lave-vaisselle ni de tampon abrasif, qui abîment engobes et décors ; un rinçage à l’eau claire suffit pour la poussière ;
- pour la cuisson, une première montée en température progressive, et un diffuseur entre la flamme et la pièce pour limiter le noircissement ;
- en extérieur, elle ne doit pas rester pleine d’eau par temps de gel ; ne la soulevez pas par les anses ou le col ;
- une cruche poreuse suinte : évitez de la poser sur du bois.
Enjeux actuels et transmission
Le secteur exporte. Selon une étude du secrétariat d’État chargé de l’Artisanat et de la Maison de l’Artisan rapportée par Aujourd’hui le Maroc, les exportations de poterie et céramique ont atteint 396 millions de dirhams en 2024, en hausse de 15 %, avec les États-Unis comme premier marché (58 %) devant la France[19]. En décembre 2024, « Poterie et Pierre » représentait 39 % des exportations artisanales du mois[20].
Les fragilités sont réelles. À Fès, les artisans du zellige signalent une pénurie d’argile et demandent l’ouverture de nouvelles carrières à Benjellik ; la taille au menqach ferait vivre près de 2 000 artisans menacés par la mécanisation[15]. Dans le Rif, Mejmar note que la relève n’est pas assurée et que des récipients importés à bas prix, en plastique ou en céramique, concurrencent les pièces locales[10]. Le musée de Safi, réhabilité en 2018, organise de son côté des ateliers avec des écoles[2].
FAQ
Quelle différence entre zellige et carreau émaillé ordinaire ?
Le zellige est une mosaïque : des carreaux monochromes émaillés sont taillés un à un en tesselles, puis assemblés sur un lit de mortier pour former un décor géométrique[13].
Pourquoi la poterie de Tamegroute est-elle verte ?
Son émail associe notamment l’oxyde de cuivre et le manganèse, avec de la silice et de la farine d’orge, selon les potiers locaux[7].
Qui fabrique la poterie du Rif ?
Des femmes, à domicile, de l’extraction de l’argile jusqu’à la vente au souk[10][12].
Où voir des pièces anciennes ?
Au Musée national de la céramique de Safi, dont les sept salles vont de la Préhistoire au XXe siècle, avec des sections consacrées au Rif, à Tamegroute, au Haut Atlas et à Fès au XIXe siècle[2].
Sources
- Musée national de la céramique — Fondation nationale des musées
- Le Musée de la céramique de Safi : un espace témoin du génie de l’artisanat traditionnel marocain — Maroc.ma (portail national)
- Poterie de Safi et l’art de confection des tajines — safi-ville.com
- Poterie de Safi — Wikipédia
- Boujemâa Lamali — Wikipédia
- Céramique bleue de Fès — Wikipédia
- La poterie de Tamegroute, l’éclat vert d’un savoir-faire ancestral — TelQuel (avec MAP)
- Tamegroute — Wikipédia
- Présentation de la poterie rurale des femmes du Rif — Association Mejmar
- Spécificités de cette céramique et type de poterie — Association Mejmar
- Conseils utiles pour bien utiliser vos poteries — Association Mejmar
- Les femmes potières du Rif — Fundación de Cultura Islámica (FUNCI)
- Zellige — Wikipédia
- Art et artisanat (EP1). Comment le zellige fassi s’impose sur la carte mondiale de l’architecture — Le360
- Entre authenticité du « menqach » et avancée de la mécanisation, les artisans du zellige fassi tirent la sonnette d’alarme — Le360
- Même l’argile dont il est fait est exclusivement marocaine : reportage dans un atelier de zellige à Fès — Le360
- Médina de Fès — Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO
- Caftan, zellige, bijoux… Dix marques enregistrées pour protéger le patrimoine marocain — H24info
- Artisanat : la poterie et la céramique marocaines cartonnent à l’international — Aujourd’hui le Maroc
- Bulletin d’export de l’artisanat, décembre 2024 — Observatoire de l’Artisanat, Ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire
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