Au Maroc, la bijouterie traditionnelle suit deux voies. Dans les campagnes, et surtout dans le Sud, les femmes portaient des parures d’argent : fibules, diadèmes, bracelets et colliers d’ambre et de corail. Dans les villes, l’orfèvrerie privilégiait l’or, les perles et les pierres précieuses[3]. Ce guide présente l’histoire de ces deux traditions, leurs techniques (émail cloisonné, nielle, filigrane), leurs centres, de Tiznit à Fès, et la place de la main protectrice, la khamsa.
Histoire et origines
La fibule est la pièce la plus ancienne et la plus discutée de la parure amazighe. L’archéologue Henriette Camps-Fabrer relevait un paradoxe : ces objets sont rares dans les fouilles des périodes punique, romaine, vandale, byzantine et musulmane, alors qu’ils jouent un rôle essentiel dans la parure et le vêtement traditionnels de la femme berbère[6].
L’histoire de l’orfèvrerie marocaine est étroitement liée à celle des bijoutiers juifs. Selon le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ), ils étaient pratiquement les seuls à exercer ce métier jusqu’au milieu du XXe siècle, pour une clientèle juive comme musulmane. L’arrivée des juifs expulsés d’Espagne en 1492, parmi lesquels de nombreux bijoutiers, a renouvelé les formes. Fès et Tétouan, où ils s’installèrent en nombre, sont restées des centres majeurs de l’orfèvrerie citadine[3].
L’historien de l’art Ivo Grammet relie cette histoire au Sud. Des bijoutiers juifs de culture citadine, venus chercher des relations commerciales avec la route transsaharienne, ont diffusé l’émail et le nielle dans l’Anti-Atlas. Ces techniques ont fusionné le répertoire géométrique rural (rectangles, cercles, triangles, losanges, croix, zigzags) avec des traditions hispano-mauresques[1]. Grammet constate aussi une forte baisse de la qualité d’exécution vers le milieu du XXe siècle, au moment de l’exode de nombreuses familles juives[1]. Pour le mahJ, ce départ a amorcé la disparition progressive des bijoutiers de l’argent[4].
Un bijou, plusieurs fonctions
Dans le Sud, les bijoux entraient dans la dot. Ils restaient la propriété de la femme et assuraient sa sécurité matérielle, même en cas de divorce[1]. Le guide du Musée Pierre Bergé des arts berbères les décrit comme l’expression de l’identité tribale et du statut social, mais aussi comme une épargne mobilisable selon les aléas économiques[2]. En ville, la parure de la mariée juive était portée le jour des noces puis dans la tenue d’apparat ; une institution de prêt permettait aux familles modestes d’en disposer[3]. À Fès, selon l’écrivain Ahmed Sefrioui, les marieuses (neggafa) louaient aux familles modestes les bijoux nécessaires aux sept jours du mariage[10].
Matières et techniques
Argent, or, ambre et corail
Le mahJ indique que le choix de l’argent pour les bijoux ruraux tenait moins à des raisons financières qu’à sa couleur blanche, réputée protectrice[3]. En ville, on recherchait l’or 22 carats ou l’argent plaqué or[1]. L’ambre et le corail s’achetaient les bonnes années : vendus à un prix connu de tous, ils formaient une valeur sûre et facile à négocier[1]. Les femmes composaient elles-mêmes leurs colliers, associant selon l’usage de leur région ambre, corail, amazonite et éléments d’argent[2].
Les gestes de l’orfèvre
Grammet recense pour le Sud le martelage, le moulage, la soudure et l’agrafage, la gravure et la ciselure, l’émaillage et le niellage, le filigrane et le « vermoulage »[1]. Ce dernier consiste à remplir le cadre de la fibule avec de petits tubes d’argent roulés à la main, puis à souder l’ensemble ; la pièce est ensuite sciée en deux pour obtenir deux fibules égales[1]. Dans les villes, le conservateur Houcine Kasri cite le martelage, la ciselure, l’emboutissage et le repoussage[10].
L’émail de l’Anti-Atlas
En 1970, Camps-Fabrer écrivait que l’émaillage des bijoux d’argent n’était connu au Maroc que dans l’Anti-Atlas, de Tiznit à Irherm et, au sud, jusqu’au Bani[5]. Grammet décrit le procédé : de fins fils torsadés forment des cloisons géométriques, remplies d’émail fondu sur le fond d’argent. On pulvérisait autrefois des perles de verre vert et jaune venues de Bohême ou de Murano. On emploie depuis un fondant vitreux coloré par un oxyde : cuivre pour le bleu, chrome pour le vert, chromate de plomb pour le jaune[1].
Le nielle
Le nielle donne un décor noir sur l’argent. Le motif est d’abord gravé ou ciselé. Un mélange d’argent, de cuivre, de plomb et de soufre, lié au borax, est fixé à chaud sur toute la plaque ; on lime et on racle ensuite la surface jusqu’à ce que le nielle ne reste que dans les creux[1]. Dans le centre de l’Anti-Atlas (Ida ou Nadif, Ida ou Zeddoute, Tagmoute), diadèmes, boucles d’oreilles, fibules, pendentifs et bracelets portent ainsi des motifs floraux et géométriques niellés[1].
Centres et régions
- Tiznit et le Souss. Le musée du quai Branly conserve une parure pectorale à fibules tizerzaï en argent, émail, verre et monnaies, attribuée à Tiznit. Sa notice précise que ces fibules, produites en grand nombre dans la première moitié du XXe siècle, sont devenues « quasiment emblématiques du Maroc »[7]. La ville compte plus d’une centaine de boutiques d’argent dans les kissarias voisines de la place du Méchouar. Le festival Timizart, consacré à l’argent, s’y tient en général fin juillet, sans date fixe[13].
- Anti-Atlas occidental. Les Ida ou Semlal pratiquent surtout l’émail cloisonné. Dans le village juif de Tahala, les bijoutiers travaillaient à plein temps, alors que ceux des villages musulmans voisins étaient aussi paysans[1].
- Anti-Atlas central. Ida ou Nadif et Tagmoute sont le domaine de l’argent niellé[1].
- Rif. Parures d’argent moulé, corail et monnaies, avec un élément ovale ajouré appelé fekroun[2].
- Fès, Tétouan, Tanger. Le mahJ conserve une parure de citadine juive en or, rubis, émeraudes, perles et émail (fin XVIIIe-début XIXe siècle) : diadème articulé taj, ornements d’oreilles khoras amara, médaillon-oiseau serdokh et fibules[3]. Les bracelets debliz sems ugmar, « soleil et lune », associaient or et argent[3]. Un article d’Aujourd’hui le Maroc situe le travail de l’or à Fès, Essaouira et Tanger[12].
Motifs, symboles et main de Fatima
Le mot khamsa signifie « cinq » en arabe. Une exposition du Haverford College consacrée à des khamsa marocaines la décrit comme un symbole protecteur présent dans les traditions musulmanes, juives et chrétiennes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Le plus souvent en argent ou en autre métal, elle se porte en bijou ou se fixe aux murs et aux portes pour éloigner le mal[14]. Au Maghreb, on dit aussi khmissa[12] ; en berbère, le terme afus signifie « main »[15]. L’appellation « main de Fatma » aurait été popularisée par les Européens en Afrique du Nord coloniale. Il ne s’agit pas d’un terme arabe d’origine, et l’origine du symbole lui-même reste incertaine[19].
Dans la bijouterie, la protection passe par plusieurs signes :
- La main et le poisson. Pour Aujourd’hui le Maroc, ce sont les deux motifs les plus fréquents des parures, portés contre le mauvais œil (aïn)[12].
- Le chiffre cinq. Selon un article de L’Économiste, la khamsa, ses dérivés, la croix du Sud et le chiffre 5 sont réputés protéger contre le mauvais sort[11]. Le Musée Pierre Bergé expose une bague niellée à cinq cônes, « chiffre auspicieux »[2].
- Les amulettes. Au centre du pectoral qui relie les fibules se trouve souvent une grosse boule tagmout ou une boîte coranique herz, protection contre le mauvais œil[1]. Une boîte dalil peut contenir des extraits du Coran et des formules de protection[2].
Comment reconnaître une pièce authentique
- Le poinçon. Au Maroc, les ouvrages en or et en argent soumis au contrôle passent par un bureau de garantie de la Douane. Pour l’argent, l’empreinte est une tête de vache avec le chiffre 1 ou 2 ; pour l’or, une tête de mulet avec le chiffre 1, 2 ou 3[17].
- Les limites du poinçon. Il indique le métal et le titre, pas l’âge ni la qualité du travail. Les pièces d’un gramme ou moins en sont dispensées, et les ouvrages anciens relèvent d’un régime particulier[17].
- La cohérence régionale. Forme, décor et technique faisaient de la fibule un ornement propre à chaque groupe[1].
- Prudence sur l’ancien. Faute d’argent disponible, des bijoutiers refondent des pièces anciennes et des monnaies ; d’autres pièces rares sont parties à l’étranger[11]. Une pièce présentée comme « très ancienne » demande donc des garanties écrites.
- Achat responsable. Les bijoutiers de Tiznit acceptent les commandes personnalisées[13].
Entretien de l’argent
Les conseils qui suivent viennent de l’Institut canadien de conservation (ICC)[16].
- Le noircissement est une couche de sulfure d’argent formée au contact de l’air.
- Chaque polissage enlève un peu de métal. Il vaut mieux prévenir la ternissure que l’effacer souvent, et éviter les produits « tous métaux », plus abrasifs.
- Ne pas immerger les pièces soudées ou creuses, et ne pas mouiller les éléments non métalliques. Pour un bijou composite (cuir, ambre, corail, émail), cela exclut le trempage.
- Ranger chaque pièce dans un papier de soie non acide, puis dans un sac en polyéthylène fermé, avec un sachet de gel de silice.
Enjeux actuels et transmission
En 2007, l’association Essafa de Tiznit s’inquiétait de la transmission : près de la moitié des artisans n’employaient aucun apprenti et préféraient la main-d’œuvre familiale[11]. La reconnaissance progresse. En 2023, l’UNESCO a inscrit sur sa Liste représentative les arts et savoir-faire de la gravure sur métaux (or, argent et cuivre), candidature portée par dix États dont le Maroc ; le texte cite les bijoux gravés offerts en cadeaux de mariage[8]. Le 9 janvier 2023, le Musée national de la parure a ouvert dans la kasbah des Oudayas, à Rabat. Sa collection a été enrichie par la collection personnelle de bijoux amazighs du roi Mohammed VI[9]. À Marrakech, le Musée Pierre Bergé des arts berbères, inauguré en 2011, présente plus de 600 objets, dont des parures[18][2].
FAQ
Qu’est-ce qu’une tizerzay ?
C’est le nom des fibules du Sud, le plus souvent portée par paire. Elle retient sur les épaules le drapé du vêtement féminin. Les deux fibules sont reliées par des chaînes (sisla), avec au centre une boule tagmout ou une amulette[1].
Pourquoi l’argent à la campagne et l’or en ville ?
Le mahJ avance une raison symbolique : la couleur blanche de l’argent était réputée protectrice. En ville, l’or, les perles et les pierres précieuses dominaient[3].
La main de Fatima est-elle un symbole religieux ?
Elle est partagée par des musulmans, des juifs et des chrétiens d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. On la porte avant tout comme protection[14]. Le nom « main de Fatma » est une appellation de l’époque coloniale[19].
Où voir de belles pièces ?
Au Musée national de la parure de Rabat[9], au Musée Pierre Bergé des arts berbères à Marrakech[18] et, à Paris, au musée du quai Branly[7] et au mahJ[3].
Sources
- Ivo Grammet, « Les parures du Sud marocain », Arts & Cultures 2011 — Musée Barbier-Mueller
- Musée Pierre Bergé des arts berbères, guide de l’exposition — Fondation Jardin Majorelle
- Œuvre clé : Parure de citadine juive du Maroc — Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
- Une collection de bijoux judéo-berbères marocains du XIXe siècle — Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
- Henriette Camps-Fabrer, « Problèmes posés par l’origine de l’orfèvrerie émaillée en Afrique du Nord », ROMM n° 8, 1970 — Persée
- Henriette Camps-Fabrer, « L’origine des fibules berbères d’Afrique du Nord », ROMM n° 13-14, 1973 — Persée
- Fibule et parure pectorale « Tizerzaï », inv. 70.2009.51.1, musée du quai Branly-Jacques Chirac — GrandPalaisRmn
- Décision 18.COM 8.B.36 : gravure sur métaux (or, argent et cuivre) — UNESCO, patrimoine culturel immatériel
- Oudayas, Musée national de la parure — Fondation nationale des musées
- Le livre : les bijoux en or du Maroc (7 août 2003) — Le Matin
- Comment transmettre le savoir-faire des bijoutiers de Tiznit (L’Économiste, 8 février 2007) — repris par le Géoparc Jbel Bani
- Bijoux berbères : des techniques uniques (Aujourd’hui le Maroc, 29 octobre 2004) — repris par le Géoparc Jbel Bani
- Souk des bijoutiers, Tiznit — Explore Agadir Souss Massa
- KHAMSA: Amulets of North Africa (2014) — Haverford College
- Bijoux berbères — Wikipédia (source secondaire)
- Le soin de l’argent, Notes de l’ICC 9/7 — Institut canadien de conservation
- Le poinçon de garantie au Maroc — 18K.ma
- Musée Pierre Bergé des arts berbères — Jardin Majorelle
- Khamsa (main de Fatma) — Wikipédia (source secondaire)
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