Cuir marocain : tanneries de Fès, maroquin et babouches

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Vue des terrasses, la tannerie Chouara ressemble à une palette de peintre posée dans Fès el-Bali. De près, c’est un métier rude, fait d’eau, de chaux, d’écorces et de gestes appris auprès des anciens. Du bassin du tanneur à l’atelier du babouchier, voici comment le cuir marocain prend forme, comment le reconnaître et comment le faire durer.

Origines et histoire

Fès a été fondée par la dynastie idrisside entre 789 et 808, puis a connu son apogée sous les Mérinides aux XIIIe et XIVe siècles[1]. L’UNESCO souligne que sa médina transmet non seulement un patrimoine bâti, mais aussi des savoir-faire et un mode de vie toujours actifs[1].

La tannerie Chouara, proche de la médersa Saffarine et de l’oued Fès, travaille sur le même site depuis les premiers temps de la ville, selon la base documentaire Archnet[2]. Sa date de fondation exacte reste mal documentée : mieux vaut parler d’une activité très ancienne que d’avancer un chiffre précis. Son implantation s’explique d’abord par l’eau, indispensable à presque toutes les étapes du travail des peaux[3].

Marrakech offre un parallèle éclairant. Une étude publiée en 2024 dans la revue Hespéris-Tamuda rappelle que le quartier des tanneurs y a été installé à l’est de la médina, apparemment dès la fondation almoravide au XIe siècle, et qu’on y accède par Bab Debbagh, la seule porte de la ville nommée d’après un métier[9]. Les auteurs expliquent cet emplacement, sous le vent de la ville, par les odeurs et les rejets du métier, et par la proximité de l’eau[9]. Ils rappellent aussi que le cuir a longtemps compté parmi les grands produits d’échange et d’exportation du pays[9].

Le français a gardé la trace de cette renommée. Le Larousse fait venir « maroquin » du nom du Maroc et précise que ce cuir a d’abord été importé de ce pays[12]. L’Office québécois de la langue française le définit comme une peau de chèvre tannée au végétal, autrefois au sumac, et reconnaissable à son grain naturel très marqué[13].

Matières premières

À Fès, les peaux brutes arrivent du marché d’Aïn Nokbi[3]. On y tanne surtout la chèvre, le mouton et la vache, et chaque peau reçoit son propre traitement[4].

  • Les tanins végétaux. Pour la chèvre, la Chambre d’artisanat cite la galle de tamaris ; pour la vache et le mouton, le mimosa[4]. Les artisans emploient aussi le dbegh, un tanin tiré de l’écorce de chêne[8]. La galle, appelée takaout, se forme sur le tamaris à galles (Tamarix aphylla), un arbuste dont la riche teneur en tanins est connue de longue date[11].
  • La chaux. Elle sert à débarrasser les peaux de leurs poils dans les premiers bassins[4].
  • La fiente de pigeon et le son. Ils servent à attendrir les peaux[4]. L’étude marrakchie note que l’usage de la fiente est déjà mentionné dans des textes islamiques anciens, et que de nombreuses tanneries avaient leur propre élevage de pigeons[9].
  • Les colorants. Pour le jaune vif du cuir ziwani, la Chambre d’artisanat cite les pelures de grenade[4]. Un tanneur de Chouara interrogé par Le360 parle, lui, du safran pour le jaune, du cèdre pour le brun et de la rose pour le rouge[3]. Les recettes changent donc d’un atelier à l’autre.

Techniques et étapes de fabrication

Du cuir brut au cuir tanné

La Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès décrit le tannage traditionnel en dix étapes[4] :

  1. Chaulage : les peaux trempent dans l’eau de chaux des petits bassins appelés mjayer, environ trente jours pour la vache, vingt pour la chèvre et dix pour le mouton.
  2. Premier lavage à l’eau.
  3. Passage dans les fosses kassryate, dans un bain de fiente de pigeon : 24 heures en été, trois jours en hiver.
  4. Second lavage pour retirer les impuretés.
  5. Retour dans les kassryate avec du son : un jour en été, cinq en hiver.
  6. Quatre jours dans un bain de tanin, avec des colorants si nécessaire.
  7. Séchage au soleil.
  8. Réhumidification à l’eau, puis repos d’une nuit sous une bâche.
  9. Assouplissement dans un filet appelé ftih.
  10. Finition avec un outil appelé sadrya.

Les durées changent selon la saison et le savoir de chaque atelier. À Chouara, un tanneur parle d’un passage dans la chaux et la fiente qui peut aller jusqu’à deux semaines[3]. Le métier s’apprend par la pratique, aux côtés des plus expérimentés, et se transmet souvent de père en fils[3].

De la peau à la babouche

Toutes les babouches, de la belgha au cherbil, suivent les mêmes étapes de fabrication[5] :

  1. Choix des peaux teintes à la tannerie, de chèvre ou de vache.
  2. Découpe à l’atelier selon les gabarits des modèles traditionnels.
  3. Dessin et décor de l’empeigne.
  4. Couture des pièces sur une semelle de cuir épais, la farasha.
  5. Mise en forme sur un moule, le qarrass, selon la forme et la pointure.

Selon la Chambre d’artisanat, il faut une journée entière pour faire une belgha, et cinq jours de travail pour un cherbil brodé[5]. Un artisan de Sbitriyine compte, pour sa part, 24 étapes pour la babouche ziwani, toutes faites à la main dans son atelier[6].

Les grands centres et styles régionaux

Région / villeSpécificité
Fès, médina (Chouara, Sidi Moussa, Aïn Azleiten)Tannage végétal traditionnel, protégé par l’interdiction des produits chimiques depuis 2015[7] ; cuir de chèvre jaune ziwani[4].
Fès, Aïn NokbiMarché des peaux brutes[3] et tannerie complémentaire chargée du « travail de rivière », l’étape la plus polluante[7].
Fès, ateliers de babouches (dont Sbitriyine)Babouche fassie à bout pointu[5] ; babouche ziwani en chèvre jaune vif[6] ; cherbil brodé, le plus coûteux du pays[5].
Marrakech, Bab DebbaghQuartier des tanneurs à l’est de la médina, en activité depuis la fondation de la ville ; on y travaillait autrefois l’écorce dans des moulins à tan[9].
Régions amazighesBabouche à bout recourbé, dite idoukan, souvent très brodée[14].

Reconnaître une pièce authentique

  • La forme. La babouche fassie se reconnaît à son bout pointu[5]. La version à bout recourbé appartient plutôt aux traditions amazighes[14].
  • La qualité du cuir. Pour la babouche fassie, la qualité supérieure s’appelle dahria : elle est taillée dans la partie centrale de la peau[5].
  • La semelle. Une babouche traditionnelle est cousue sur une semelle de cuir épais[5]. Certains artisans posent aussi des semelles en caoutchouc[6] : demandez-le.
  • Le type de tannage. Une tranche bleu-vert signale souvent un cuir tanné au chrome[15]. Ce procédé minéral est courant dans les tanneries modernes de Fès[10].
  • Le grain. Le maroquin traditionnel, une chèvre tannée au végétal, se distingue par son grain naturel bien marqué[13].

Entretien

Les conseils de l’Institut canadien de conservation, rédigés pour les collections de musée, valent aussi pour un sac ou une paire de babouches[15].

  • Évitez les écarts brusques d’humidité. Sous 30 % d’humidité relative, le cuir devient cassant ; au-dessus de 65 %, il risque de moisir[15].
  • Gardez-le à l’abri du soleil. Le cuir teint est très sensible à la lumière, qui le fait pâlir et le dessèche[15].
  • Rangez-le loin des radiateurs, des conduites d’eau et des caves humides[15].
  • Dépoussiérez-le avec une brosse souple. L’Institut déconseille désormais de graisser le cuir sans raison, car les huiles peuvent finir par le durcir[15].
  • Touchez-le avec des mains propres, surtout s’il est clair, et éloignez-le du papier journal et des stylos[15].

Lexique

  • Dar dbagh : la tannerie, à Fès comme à Marrakech[3][9].
  • Dbegh : tanin végétal tiré de l’écorce de chêne[8].
  • Takaout : galle du tamaris, riche en tanins[8][11].
  • Mjayer : petits bassins où les peaux trempent dans l’eau de chaux[4].
  • Kassryate : fosses du bain de fiente de pigeon, puis du son[4].
  • Ftih : filet qui sert à assouplir les peaux séchées[4].
  • Ziwani : cuir de chèvre tanné, jaune vif ; btana désigne le mouton[4].
  • Belgha : la babouche ; la Chambre d’artisanat rattache ce nom au verbe arabe « atteindre »[5].
  • Cherbil : babouche de femme brodée de fils d’or, d’argent ou de soie[5].
  • Dahria : babouche de qualité supérieure, taillée au centre de la peau[5].
  • Farasha : semelle de cuir épais ; le mot signifie « papillon »[5].
  • Qarrass : moule de mise en forme de la babouche[5].

Pour aller plus loin

  • Tannerie Chouara, Fès el-Bali. On l’observe depuis les terrasses qui la surplombent. Les artisans aimeraient y voir davantage de visiteurs marocains[3].
  • Tanneries Sidi Moussa et Aïn Azleiten, Fès. Ce sont les deux autres tanneries traditionnelles de la médina, réhabilitées avec Chouara dans le programme de restauration de Fès[7].
  • Quartier de Bab Debbagh, Marrakech. Des archéologues et anthropologues y étudient aujourd’hui le métier et ses anciens moulins à tan[9].
  • À lire. Les fiches métiers de la Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès sur le tannage, la babouche et le cherbil[4][5].

Le métier reste fragile. Lors du Salon national du cuir de Fès, les artisans ont dit leur inquiétude face à la flambée du prix du dbegh et du takaout et au manque de main-d’œuvre qualifiée[8]. Par ailleurs, les tanneries modernes au chrome ont longtemps pollué l’oued Sebou. En 2004, la presse annonçait la mise en service d’une station de déchromatation dans le quartier industriel de Dokkarat[10].

Sources

  1. Médina de Fès — Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO (consulté le 6 octobre 2026)
  2. Chouara Tannery — Archnet (consulté le 6 octobre 2026)
  3. Dar Dbagh Chouara : au cœur de l’une des plus anciennes tanneries traditionnelles du monde à Fès — Le360, 9 août 2026 (consulté le 6 octobre 2026)
  4. Le tannage traditionnel — Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès (consulté le 6 octobre 2026)
  5. La babouche et cherbil — Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès (consulté le 6 octobre 2026)
  6. Art et artisanat EP-7 : dans l’atelier de fabrication de la babouche ziwani fassie — Le360, 17 mars 2025 (consulté le 6 octobre 2026)
  7. Fès : De nouvelles fosses pour les tanneurs — LesEco.ma, 2018 (consulté le 6 octobre 2026)
  8. Salon du cuir de Fès : une filière fragilisée qui craint pour son avenir — LesEco.ma (consulté le 6 octobre 2026)
  9. Pits, Pots and Pigeons: A New Anthropological Archaeology Project about Tanners in Marrakech — T. Reitmaier et al., Hespéris-Tamuda LIX (2), 2024 (consulté le 6 octobre 2026)
  10. Dépollution des eaux usées de l’oued Sebou : la nouvelle station de déchromatation des tanneries de Fès opérationnelle — Le Matin (MAP), 2004 (consulté le 6 octobre 2026)
  11. Tamarix aphylla — Pl@ntUse (consulté le 6 octobre 2026)
  12. Maroquin — Dictionnaire de français Larousse (consulté le 6 octobre 2026)
  13. Maroquin — Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française (consulté le 6 octobre 2026)
  14. A Peek into the Traditional Urban Moroccan Wardrobe (19th–20th century), Part VI — The Zay Initiative (consulté le 6 octobre 2026)
  15. Le soin des cuirs de tannage végétal et minéral – Notes de l’ICC 8/2 — Institut canadien de conservation (consulté le 6 octobre 2026)

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