Cuivre, laiton et fer au Maroc : dinanderie, damasquinage, thé

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Plateaux ciselés, théières argentées, lustres ajourés, grilles en fer forgé, vases en acier incrusté d’argent : le travail du métal au Maroc réunit plusieurs métiers, chacun avec ses villes, ses outils et son vocabulaire. Ce guide présente la dinanderie de Fès, les luminaires, la ferronnerie d’art, le damasquinage de Meknès et les objets du thé.

Histoire et origines

Selon la Fondation de la Mosquée Hassan II, l’usage du cuivre dans l’architecture citadine marocaine a atteint son apogée à l’époque mérinide, alors qu’à la campagne la dinanderie se limitait aux ustensiles de cuisine[2]. Un lustre en cuivre acheté à Fès, daté par son inscription du 4 novembre 1291, ressemble aux lustres des médersas et mosquées mérinides de la ville ; ces lustres à plateaux ont éclairé les lieux de prière jusqu’au début du XXe siècle[14].

À Fès, la place Seffarine tient son nom des chaudronniers (saffarin), dont la présence est attestée au moins depuis le XVIe siècle par Léon l’Africain, et qui y travaillent toujours[21].

Meknès a suivi une autre trajectoire. Capitale militaire sous Moulay Ismaïl, la ville était réputée pour la fabrication d’armes, ce qui a favorisé la ferronnerie artistique et le fer incrusté d’argent[10]. La Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès rattache cette technique à Damas et situe son arrivée à Meknès, via l’Andalousie, avec la communauté juive après la chute de Grenade en 1492 ; elle ornait alors les gardes d’épées et de poignards, les fusils, les éperons et les étriers[9].

Les objets du thé ont une histoire plus récente. L’anthropologue Baptiste Buob rappelle que la consommation du thé ne s’est généralisée au Maroc qu’il y a guère plus d’un siècle, et que la diffusion des plateaux, théières, verres et boîtes à sucre accompagne l’expansion du capitalisme marchand européen[4]. Au XIXe siècle, le Royaume-Uni détient le quasi-monopole de ce commerce[20]. À Manchester, où une douzaine de comptoirs sont tenus par des familles fassies, un négociant marocain s’associe à Richard Wright pour produire des théières en métal argenté inspirées des décors de Fès ; le mot rayt vient de ce nom[5]. Le dictionnaire Colin d’arabe dialectal marocain le définit comme un métal blanc de qualité supérieure[19].

Sous le Protectorat, des voix françaises reprochent aux artisans de copier les importations européennes et encouragent un retour aux formes héritées de l’Espagne mauresque et de la Perse[5]. Buob parle à ce propos de l’invention d’un « style indigène »[3]. Le tournant arrive en 1946 : un artisan fassi acquiert un tour à repousser mécanique, découvert en Tunisie, et produit des théières en série. Les usines Wright venaient d’être détruites par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale[5].

Matières et techniques

La dinanderie : cuivre rouge, laiton et métaux blancs

Le dinandier travaille des feuilles de cuivre rouge, de laiton (le « cuivre jaune »), de maillechort, alliage de cuivre, de nickel et de zinc qui imite l’argent, ou de ruolz, métal argenté par galvanoplastie[2]. À Fès, la production porte surtout sur des ustensiles de ménage et du mobilier en laiton[3].

  1. Découpe. La feuille est découpée en rond avec une grosse cisaille, puis la surface est divisée au compas et à la règle selon le décor prévu[2]. Dans les ateliers fassis, la découpe se dit el-fṣāla et le laminage eṭ-ṭlāqa[3].
  2. Ciselure. L’artisan colle sur la feuille un gabarit, d’une ou de plusieurs pièces, puis grave le décor avec de petits burins et des poinçons à motifs[2].
  3. Finition. Viennent le polissage et, selon les pièces, l’argentage[3].

Les dinandiers portent plusieurs noms : annhaysi, attbayli, asswayni ou assafar[2].

Les luminaires ciselés et ajourés

Le lustre mérinide de 1291 donne un modèle ancien : une couronne de six segments posée sur un tambour cylindrique, soutenue par six consoles. Entre deux bandeaux d’inscriptions, un large registre ajouré et ciselé déploie des palmes sur rinceaux, et la couronne portait les godets à huile servant de lampes[14].

Les lanternes à verres colorés de Marrakech suivent une autre logique. Une fine tôle est coupée aux dimensions voulues, le décor est dessiné, puis la feuille est percée et mise en forme. Les éléments reçoivent un revêtement qui préserve leur éclat, et les verres sont fixés un par un dans l’armature, avant soudure et polissage[15]. L’Office national marocain du tourisme cite aussi les lampes en dinanderie de Fès, Marrakech et Tétouan, ainsi que les chandeliers, lanternes et abat-jour en fer forgé[6].

La ferronnerie d’art

Dans le souk Haddadine de Marrakech, domaine des forgerons, on tord, martèle, soude et polit le fer pour produire grilles et lanternes publiques[16]. À Tanger, les forgerons fabriquaient surtout du matériel agricole avant de se tourner vers le bâtiment, le mobilier et la décoration : rampes d’escalier, portes, grilles de fenêtres, chaises, lits, lustres et lampadaires[17].

Le damasquinage de Meknès

Le damasquinage consiste à incruster un métal dans un autre. Le dessin est creusé à bords vifs, un fil y est introduit puis martelé du centre vers les bords, qui se rabattent sur lui et l’enchâssent ; la pièce est terminée à la lime douce et polie[13]. À Meknès, le fil est d’or, d’argent ou de cuivre, généralement posé sur de l’acier ; il décore étriers et sabres, mais aussi plats, vases et bijoux[12].

Plateaux et théières

Le mot siniyya réunit deux objets : le cabaret, large plateau servant de table, fabriqué au Maroc depuis près d’un millénaire, et le plateau à thé, bien plus récent[4]. La plupart des ustensiles à thé destinés au marché marocain sont produits par les swâiniya, les « fabricants de plateaux » de la médina de Fès[4]. Pour concurrencer les importations anglaises, embouties et argentées par électrolyse, les artisans fassis ont adopté le maillechort et l’étain, le moulage et la soudure, et ajouté des pieds aux plateaux[5]. Après 1946, laminoirs et bacs à électrolyse rejoignent le tour à repousser, et la division des tâches transforme les ateliers[5].

Centres et régions

  • Fès. Dinanderie, plateaux et théières, autour de la place Seffarine[4][21]. Une partie de la production a été transférée vers la zone d’activités d’Aïn Nokbi, hors de la médina[7][8].
  • Meknès. Damasquinerie et ferronnerie artistique[10].
  • Marrakech. Dinanderie, fer forgé et lanternes ; souk Haddadine[6][16].
  • Tétouan. Dinanderie : cadres, pots, heurtoirs, lampes[6].
  • Safi. Fer forgé[6].
  • Tanger. Ferronnerie dont les motifs mêlent, selon un maître artisan, influences andalouses, espagnoles et italiennes ; les forgerons sont surtout installés à Sidi Bouabid, dit quartier Al Haddadine[17].

Motifs, styles et symboles

L’UNESCO décrit une gravure qui façonne des mots, des versets du Coran, des prières et des figures géométriques, en creux ou en relief, parfois en associant plusieurs métaux ; les objets gravés sont souvent offerts en cadeau de mariage[1]. Le lustre de 1291 combine écritures cursive et coufique avec des motifs végétaux[14]. Parmi les décors étudiés par Buob figure l’étoile à seize branches (stāši), ciselée sur un grand plateau circulaire (ṭīfor)[3].

Le plateau porte aussi une charge sociale. Emblème de réussite, il a longtemps été indispensable pour tenir son rang. Il y a quelques décennies, de grands plateaux en cuivre servaient encore à porter la mariée, et l’on prête au cuivre le pouvoir d’éloigner les « gens du monde invisible »[4].

Comment reconnaître une pièce authentique

Aucun label ne garantit aujourd’hui l’origine de ces objets : début 2026, un projet de label de qualité pour les pièces décoratives en cuivre restait en attente[7]. Quelques questions aident à acheter en connaissance de cause.

  • Quel métal ? Une pièce d’aspect argenté peut être en maillechort, en métal argenté ou en argent[2][4]. Demandez-le explicitement.
  • Quel mode de fabrication ? Les dinandiers signalent que le laser, utilisé pour le dessin (zwaq), concurrence les techniques manuelles comme le tkhram[7]. La mécanisation est ancienne dans le métier[5] : il est légitime de demander ce qui a été fait à la main.
  • Quelle provenance ? Les artisans de Fès signalent des articles importés de Chine, de Turquie et d’Inde, vendus moins cher[7].
  • Pour une lanterne, regardez les soudures : un artisan de Marrakech propose à ses clients de vérifier qu’elles ne laissent pas passer l’eau[15].
  • Pour une damasquinure, le fil précieux doit être enchâssé dans des rainures, puis la surface limée et polie[13].

Entretien

Ces conseils de l’Institut canadien de conservation, rédigés pour les musées, valent aussi à la maison[22].

  • Dépoussiérez d’abord à la brosse souple : le nettoyage retire graisse et traces de doigts et ralentit la détérioration[22].
  • Polissez peu : le polissage enlève du métal et, répété, efface les détails d’une ciselure[22].
  • Respectez la patine : en cas de doute, nettoyez sans polir[22].
  • Évitez les produits pour automobile ou acier inoxydable, dont les particules rayent les alliages de cuivre, et ceux à l’ammoniac, qui peut dissoudre le cuivre[22].
  • Une fine couche de cire microcristalline espace les nettoyages ; des gants de coton évitent les traces de doigts[22].

Enjeux actuels et transmission

En 2023, l’UNESCO a inscrit sur sa Liste représentative les arts, savoir-faire et pratiques associés à la gravure sur métaux (or, argent et cuivre), élément partagé par dix États dont le Maroc ; la transmission se fait dans les familles et dans les centres de formation[1].

Le métier a beaucoup changé d’échelle. Au début du XXe siècle, la dinanderie fassie ne comptait qu’une soixantaine de personnes ; au milieu des années 2000, Buob estimait à environ dix mille les dinandiers actifs en haute saison, dans près de six cents lieux de production de la médina[4]. Il souligne aussi que l’image d’un artisanat immuable masque souvent des conditions de travail très dures[3].

Début 2026, l’Association marocaine du rayonnement des cuivres alertait sur la hausse des prix du laiton et du cuivre rouge et sur l’absence, à Fès, d’ateliers de traitement des métaux, alors que la ville en comptait plus d’une centaine ; elle demandait l’accélération du transfert vers Aïn Nokbi[7]. Des chercheurs se sont interrogés sur l’efficacité de cette politique de délocalisation des ateliers hors de la médina[8].

La transmission s’organise aussi hors des familles. À Meknès, le damasquinage commence à être enseigné dans les centres de formation professionnelle, alors que les damasquineurs actuels ont appris sur le tas[11]. À Tanger, la ferronnerie se transmet par la formation par apprentissage, assurée surtout en atelier[17]. À Casablanca, l’Académie des arts traditionnels forme de nouveaux apprentis ferronniers[18].

Questions fréquentes

Quelle différence entre cuivre, laiton et maillechort ?

Le cuivre rouge est le métal natif, le laiton est appelé « cuivre jaune », et le maillechort est un alliage de cuivre, de nickel et de zinc qui imite l’argent[2].

Pourquoi la théière marocaine ressemble-t-elle aux théières anglaises ?

Parce que ses premiers modèles venaient de Manchester, où Richard Wright et un négociant marocain fabriquaient des théières en métal argenté pour le Maroc. Les ateliers de Fès en ont repris la forme après 1946, grâce au tour à repousser[5].

Faut-il faire briller un vieux plateau ?

Pas forcément. Le polissage use le décor, et une patine stable fait partie de l’histoire de l’objet : en cas de doute, un simple nettoyage suffit[22].

Sources

  1. Les arts, savoir-faire et pratiques associés à la gravure sur métaux (or, argent et cuivre) — UNESCO, Patrimoine culturel immatériel
  2. La dinanderie — Fondation de la Mosquée Hassan II de Casablanca
  3. Baptiste Buob, La Dinanderie de Fès. Un artisanat traditionnel dans les temps modernes (présentation et sommaire) — Éditions de la Maison des sciences de l’homme
  4. Baptiste Buob, « Le plateau à thé à l’épreuve du creuset marocain : histoire, fabrication et usages », Horizons Maghrébins n° 55, 2006 — Persée
  5. Baptiste Buob, « La théière marocaine, une copie conforme » — Economia, HEM Research Center
  6. Artisanat traditionnel revisité — Office national marocain du tourisme
  7. Fès : la filière du cuivre confrontée à la flambée des prix (2026) — Le360
  8. A. Ferguene, N. Ouazzani, L. Jaïdi, « Le redéploiement spatial de la production : une voie de relance de l’artisanat traditionnel au Maroc ? Le cas de la dinanderie à Fès » — HAL / EconPapers
  9. Fer incrusté d’argent ou damasquinerie — Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès
  10. Meknès, la mémoire de l’artisanat — Chambre d’artisanat de la région Fès-Meknès
  11. Amal Fettal, « Le technolecte au service de la résurrection du damasquinage à Meknès », Langues, cultures et sociétés, vol. 10 n° 2 — IMIST
  12. La damasquinerie — Palais Damasquini, atelier familial à Meknès
  13. Damasquinage — Wikipédia (source secondaire)
  14. Naima El Khatib-Boujibar, « Lustre » — Discover Islamic Art, Museum With No Frontiers
  15. The Art of Lantern Crafting in Marrakech: A Ramadan Tradition (d’après Al Jazeera) — Le Maroc 360
  16. Souk Haddadine, Marrakech — Petit Futé
  17. La ferronnerie artisanale prospère à Tanger — Aujourd’hui le Maroc
  18. À l’école des artisans, épisode 8 : la ferronnerie d’art, un précieux héritage — Le360
  19. Iziar de Miguel, « Rayt . . . or Wright: Why Moroccan Teapots Look British » — The Graduate Center, CUNY
  20. Thé au Maroc — Wikipédia (source secondaire)
  21. Place Seffarine — Wikipedia en anglais (source secondaire)
  22. Nettoyage, polissage et cirage des objets de laiton et de cuivre, Notes de l’ICC 9/3 — Institut canadien de conservation, gouvernement du Canada

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