Au Maroc, le mot « tapis » recouvre des objets très différents : le velours rouge et or d’un tapis de Rabat, la laine blanche d’un Beni Ouarain, le tissage plat d’un hanbel, ou encore le boucherouite fait de chutes de tissu. Voici les grandes familles, leurs techniques et leurs régions, avec des repères pour reconnaître un tapis fait main.
Histoire et origines
Les spécialistes distinguent deux grandes catégories : le tapis citadin, concentré dans la région de Rabat, Médiouna et Casablanca, et le tapis rural, tissé dans le Moyen Atlas, le Haut Atlas, la région de Marrakech-Tensift, l’Anti-Atlas et le Maroc oriental[2]. Le tapis se dit zarbia en arabe et tazerbit en amazigh ; le terme qtifa désigne les tapis de haute laine des régions d’altitude[9].
Le collectionneur Bert Flint rappelait que les tapis ruraux marocains sont faits « par des paysans, mais pour des paysans » et qu’ils reflètent la manière dont chaque groupe, plus ou moins nomade ou sédentaire, vit l’espace et le temps[3]. Le tapis y sert d’abord de couchage, d’isolant et de réserve de valeur, avant de devenir objet d’échange puis de commerce[9].
Le tapis citadin suit une autre histoire. Selon la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat, le tapis rbati apparaît à la fin du XVIIIe siècle et relève d’une tradition urbaine d’influence orientale, portée surtout par des tisseuses travaillant dans un cadre domestique ou communautaire ; il reste une pièce de mariage et de prestige[1]. Son origine exacte reste discutée : certains auteurs évoquent l’Asie Mineure, d’autres les Andalous installés sur les rives du Bouregreg[10].
Matières et techniques
La laine, le coton et les teintures
La laine de mouton est la matière principale. Elle est lavée, cardée pour aligner les fibres, puis filée, souvent encore à la main en montagne[6]. Le filage manuel donne un fil d’épaisseur irrégulière, qui absorbe la teinture de façon inégale : d’où des variations de ton dans un même tapis[6]. Dans le Haut Atlas, la chaîne est faite d’une laine à fibres longues, peignée plutôt que cardée, très fine et très solide[8]. Dans le Haouz, la chaîne et les lisières sont souvent en poil de chèvre noir[12].
La place du coton fait débat. Une partie de la production actuelle du Moyen Atlas utilise une chaîne et une trame en coton[5][6], alors que Nadia Kajjou décrit des tapis traditionnels de la région entièrement en laine et estime que le coton « déclasse » une pièce faite main[4].
Dans le massif du Siroua, les tisseuses obtenaient le rouge de la garance (taroubia), le bleu de l’indigotier (nila) et le jaune d’un genêt local (achfoud), la couleur étant fixée par l’alun (azarif)[9]. Le henné et l’écorce de grenade figurent aussi parmi les teintures citées à Taznakht, mais les colorants industriels les ont largement remplacés, car ils sont moins chers et plus simples à employer[17].
Métiers, nœuds et tissages
Deux métiers coexistent : le métier vertical (haute lisse), fixe, propre aux sédentaires, et le métier horizontal (basse lisse), posé au ras du sol et facile à démonter, préféré par les nomades[5]. Un tapis noué se compose de trois éléments : la chaîne (sadwa), fils tendus sur le métier ; la trame, passée entre chaque rangée de nœuds ; et le velours, fait de brins de laine noués autour de la chaîne puis coupés[5]. Selon les régions, les tisseuses emploient le nœud symétrique dit de Ghiordès ou un nœud propre au Maroc, appelé nœud berbère[5].
On distingue trois grandes familles techniques : le tapis noué, à velours ; le tissage plat sans velours, comme le hanbel ; et les techniques mixtes du Haut Atlas et du Siroua, qui associent nouage, tissage plat et broderie ou cordelière[9].
Centres et régions
Le Moyen Atlas
Situé entre le Rif et le Haut Atlas, le Moyen Atlas est l’un des plus grands foyers du tapis rural, avec notamment les Zemmour, Zayane, Beni Ouarain, Beni Mguild, Beni Sadden et Marmoucha[2]. Ses tapis sont des rectangles plutôt trapus, à dominante rouge, couverts de motifs géométriques nets (losanges, triangles, damiers, étoiles souvent à huit branches) sans motif central : tout le champ sert de cadre[4]. Les couleurs varient selon les groupes : blanc et noir chez les Aït Ighezrane, rouge et jaune ajoutés chez les Aït Youssi, rouge sombre ou lie-de-vin chez les Zayane[7]. À Khémisset, la production va du velours épais au tissage plat, avec des losanges et des couleurs souvent vives[19].
Les Beni Ouarain
Le nom désigne à la fois une tribu, sa région, entre Fès et Taza, et un type de tapis : un grand velours de laine blanche, épais, orné de fins motifs géométriques bruns ou noirs[14].
Le Haut Atlas, le Siroua et les tapis « Glaoua »
Alors que le graphisme domine dans le Moyen Atlas, la couleur prime dans le Haut Atlas[8]. Les tapis y sont longs et étroits[4], et leur revers montre souvent de larges bandes colorées qui ne reproduisent pas le décor de l’endroit[4]. Le décor s’organise soit autour d’un médaillon central, soit en bandes transversales de largeur variable[2].
Le terme Glaoua est un nom de marché : ces territoires étant placés sous l’autorité du pacha El Glaoui, les marchands des souks ont appelé ainsi les tapis qui en provenaient[8]. Chez les Aït Ouaouzguite, autour de Taznakht, on distingue le tazerbit, noué sur deux fils de chaîne ; le tapis glaoua, qui combine nouage, tissage plat et cordelière ; et le zanifi, tissage plat autrefois employé pour transporter le grain[9]. La laine du Siroua est réputée pour sa qualité[17].
Rabat, tapis citadin
Le tapis de Rabat se reconnaît à ses bordures à bandes multiples et à son champ floral[1], souvent centré sur un médaillon octogonal[2]. Certains modèles comptent jusqu’à neuf bordures et la palette traditionnelle se limite à sept couleurs[10]. Il est noué serré, au nœud de Ghiordès, avec deux gammes de densité : « supérieur » (30 × 30 nœuds pour 10 cm) et « extra » (40 × 40)[10].
Le Haouz et les plaines
Autour de Chichaoua, de Boujaâd et dans le Tensift, les tapis sont produits par des groupes arabophones (Rhamna, Ahmar, Chiadma, Oulad Bou Sbaa) installés depuis le XIVe siècle ; ils se distinguent par une laine rouge brique et un décor entre floral et géométrique[2]. Un nouage par chevauchement y permet des formes courbes, rares ailleurs au Maroc[12].
Le hanbel, ou kilim marocain
Le hanbel est un tissage plat, plus léger que le tapis à velours et très solide, employé comme décor ou comme couverture ; il fut longtemps une spécialité de Salé[11]. Dans le Moyen Atlas, il se compose de bandes transversales de lignes brisées, losanges et triangles disposés symétriquement [7]. Dans le Haouz, la technique du kilim est surtout pratiquée chez les Chiadma[12].
Le boucherouite
Son nom vient du tamazight : bou, « celui fait de », et achourite, « morceau de tissu ». L’historienne de l’art Cynthia Becker l’a observé dans le sud-est marocain dans les années 1990 : des femmes privées de laine réutilisaient des centaines de chutes de tissu, en tissage plat et en nouage, pour faire une literie bon marché[13]. Longtemps jugé marginal, il est aujourd’hui exposé, notamment à l’Institut du monde arabe à Paris[13].
Motifs et symboles
Les motifs dominants sont géométriques : losanges, chevrons, triangles, zigzags, croix. On les retrouve aussi dans les tatouages, les bijoux et la poterie, ce qui montre qu’ils puisent dans un fonds culturel commun[4]. Certains auteurs y voient une symbolique de la fécondité (le losange comme ventre maternel, par exemple), mais ils reconnaissent que le sens varie selon les régions, les familles et les tisseuses[9].
Nadia Kajjou appelle à la même prudence : les tisseuses ne parlent pas de « losanges » mais donnent aux motifs des noms imagés (une ligne de chevrons devient une serpette), refusent parfois de nommer ceux qui touchent au mariage ou à la naissance, et les noms figés circulent surtout au souk, où le marchand les fixe pour l’acheteur[4].
Comment reconnaître un tapis fait main
- Retournez-le. Sur un tapis noué main du Moyen Atlas, le dessin reste lisible au revers[4]. Les nœuds s’alignent dans la largeur, séparés par des rangs de trame[5]. Sur un Haut Atlas, un revers à bandes de couleur est normal[4].
- Examinez les franges. Ce sont les extrémités des fils de chaîne, seule partie où la chaîne est visible[5]. Des franges cousues après coup trahissent souvent un tapis coupé ou réparé[4].
- Acceptez les nuances. Une laine filée à la main ne prend jamais une couleur parfaitement uniforme[6].
- Cherchez l’estampille. Le contrôle des tapis, encadré depuis un dahir de 1919 et aujourd’hui par celui de 1974, vérifie les matières, les teintures, la qualité du tissage et le nombre de nœuds au décimètre carré, reportés sur une étiquette cachetée[15]. Le ministère de l’Artisanat gère aussi le label national « Morocco Handmade », attribué à environ 750 unités de production[16].
- Demandez l’origine précise. « Beni Ouarain » ou « Glaoua » désignent des styles autant que des lieux. Préférez la coopérative : à Taznakht, un espace d’exposition permet à une trentaine de coopératives de vendre sans intermédiaire[17].
Enjeux actuels et transmission
Les tapis représentaient en 2022 près de 22 % des exportations de l’artisanat marocain, selon le ministère du Tourisme cité par l’AFP[17]. Pourtant, à Taznakht, une tisseuse explique vendre ses tapis environ 250 dirhams à des intermédiaires, qui les revendent jusqu’à dix fois plus cher dans les bazars de Marrakech ; les jeunes filles se détournent du métier et les tapis synthétiques font concurrence[17].
Les pouvoirs publics misent sur la valorisation locale. Le Festival du tapis Ouaouzguite de Taznakht met en avant le travail de près de 22 000 tisseuses, et un centre de filature de proximité de 44 millions de dirhams, destiné notamment à la laine du Siroua, y était réalisé à 60 % en novembre 2024[18]. Le tapis marocain ne figure pas, à ce jour, sur les listes du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO[20].
Questions fréquentes
Quelle différence entre un tapis noué et un hanbel ?
Le tapis noué possède un velours formé de brins de laine noués autour de la chaîne[5]. Le hanbel est un tissage plat, sans velours, plus léger, utilisé comme décor ou comme couverture[11].
Pourquoi parle-t-on de tapis « Glaoua » ?
Le nom vient des marchands, qui désignaient ainsi les tapis des territoires placés sous l’autorité du pacha El Glaoui[8]. Techniquement, il renvoie à des pièces mixtes associant nouage, tissage plat et cordelière[9].
Un boucherouite est-il un « vrai » tapis berbère ?
Il appartient bien à la tradition amazighe : des femmes amazighes le tissent en combinant tissage plat et nouage, la laine étant remplacée par des chutes de tissu[13].
Sources
- The art of the Rabat carpet — Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat
- Ouverture du Musée national du tissage et du tapis Dar Si Saïd de Marrakech (communiqué de la Fondation nationale des musées, 2018) — Géoparc du Jbel Bani
- Bert Flint, « Tapis et tissages du Maroc », Horizons Maghrébins n° 22, 1994 — Persée
- Nadia Kajjou, « Les oubliées de la société et le tapis du Moyen Atlas marocain », Material Culture Review 53, 2001 — University of New Brunswick
- Techniques de tissage — Le Tapis Marocain
- Les matières premières — Le Tapis Marocain
- Les tapis du Moyen Atlas — Le Tapis Marocain
- Le tapis du Haut Atlas — Le Tapis Marocain
- L’art du tapis berbère au Maroc : histoire, savoir-faire et traditions — Sud-Est Maroc
- Tapis Rabat — Le Tapis Marocain
- Hanbel — Wikipédia
- Les tapis du Haouz — Le Tapis Marocain
- Cynthia Becker, « Moroccan Boucherouite: From Marginal Object to Collectible Art » — Research Center for Material Culture (Wereldmuseum)
- Les tapis Beni Ouarain — Le Tapis Marocain
- L’estampillage — Le Tapis Marocain
- Qualité et innovation — Ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire
- Le tissage de tapis résiste malgré la vulnérabilité des tisserandes (AFP, 18 décembre 2024) — La Presse
- Le Festival du Tapis Ouaouzguite expose le travail de 22.000 tisseuses à Taznakht (21 novembre 2024) — Le Matin
- Khémisset. Le tapis ancestral qui défie le temps et l’abandon (28 février 2026) — Le360
- Maroc : éléments sur les listes du patrimoine culturel immatériel — UNESCO
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